Réduit par un projet immobilier, l’îlot des Charmerettes pourrait devenir un parc public

ÉCHAPPÉE de Marsactu
le 23 Mai 2020

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En bordure du domaine agricole des Charmerettes, dépendant de la bastide du même nom, un projet immobilier doit chasser le dernier paysan du Cabot. Des négociations sont en cours pour que la majeure partie des ses terres deviennent un parc public.


À la place des courges, se dressera bientôt un immeuble de six étages.

Le petit paradis suisse du Cabot est-il appelé à disparaître ? C’est en tout cas une page qui se tourne pour le domaine des Charmerettes où vit encore le dernier maraîcher de ce quartier, jadis jalonné de campagnes. À 67 ans, Jean-Louis Zurbuch n’a jamais quitté cette ferme où son père avant lui a travaillé la terre. Bientôt, au fond de la parcelle, un immeuble d’habitation de six étages doit s’y implanter, en bordure du futur boulevard urbain Sud, comme l’a révélé La Marseillaise. Nous avions évoqué cette bastide méconnue et propriété d’une fondation suisse lors d’une série consacrée à ce patrimoine oublié (lire notre série sur les bastides).

Le paysan qui vit là avec sa sœur Josyane a découvert le projet quand un voisin l’a alerté de l’affichage d’un permis de construire, sur une des grilles. « Je savais qu’un projet devait s’y faire mais c’était un peu vague, explique Jean-Louis Zurbuch. Cette vente devait permettre à la fondation de dégager des fonds pour rénover la bâtisse principale. Mais le président ne nous a jamais dit que nous devions partir ». En plus du projet d’habitations, une voie cyclable, rattachée au futur boulevard urbain Sud, est prévue pour passer à l’endroit de la ferme, dont l’avenir est donc d’être détruite.

Cela, ils l’ont découvert le 15 avril dernier. Josyane se souvient de la date parce qu’elle a précieusement gardé la feuille de calendrier du jour de cette réunion. « Je sais que c’est vieillot mais je tiens ça de ma tante. Elle aimait ces calendriers qui s’effeuillent. Et cette feuille-là, je l’ai gardée ». Le président de la fondation helvétique, Valéry Engelhard vient accompagné par son architecte conseil, Jean Attenon.


La grande plaine protégée au titre des terres agricoles pourrait devenir publique. (Image BG)

« Ils nous a dit que nous ne pouvions pas rester à cet endroit », se souvient Jean-Louis Zurbuch. « Il faut partir de la maison, voilà ce qu’il a dit », insiste Josyane. Un choc pour le frère et la sœur tant cette ferme et ces prairies constituent le centre de leur univers familial depuis 80 ans. « C’est simple, on y est nés », disent-il ensemble.

Leur père Joseph y a signé un premier bail en 1930 avec la fondation Helvetia Massalia lui permettant de cultiver la terre pour y faire du maraîchage et du petit élevage de porcs et quelques poules.

« INTERDICTION DE L’USAGE DE LA GRANDE ALLÉE »


Un des exemples des baux signés au fil du temps par les Zurbuch.

Les frère et sœur conservent précieusement les documents qui officialisent la présence de leur famille sur le lieu. Tout y est noté avec précision : de l’usage de la porcherie et du tas de fumier, à la taille des arbres et au maintien des cultures, en passant par l’interdiction de passer « par la grande allée donnant accès sur le chemin de la colline Saint-Joseph pour ses charrois ». La seule entrée pour eux est celle du « chemin conduisant au Cabot » et rebaptisé depuis l’avenue Alexis-Breysse.

« Pour nous, le parc, c’était une zone interdite, raconte Josyane. Dès qu’on passait le rideau d’arbres, on avait l’impression que le ciel allait s’abattre sur nos têtes tant notre père nous interdisait d’y aller ». Ce n’est que dans les dernières années du foyer helvétique, transformé en maison de retraite, que les paysans ont pu frayer avec les résidents.

« PARCELLE DE SUBSISTANCE »

Désormais, après de graves ennuis de santé, Jean-Louis Zurbuch ne cultive plus qu’une parcelle de subsistance avec « des tomates, des courgettes, des poivrons marseillais d’un côté ». Il a planté des courges sur une autre parcelle qu’il amènera à l’automne au marché de gros des Arnavaux. Même si la porcherie, les écuries ne sont plus que de lointains souvenirs, Jean-Louis Zurbuch se voyait bien finir ses jours sur ce beau coin de terre, surplombé aux quatre coins par de hauts immeubles.


La ferme où vivent Jean-Louis Zurbuch et sa sœur. Le soir, il n’est pas rare de voir un renard qu’ils nourrissent « pour éviter qu’ils s’en prennent aux poules ». (Image BG)

« On a proposé d’installer un mobil home dans un coin de la prairie mais monsieur Engelhard a pris ça à la plaisanterie en proposant une roulotte fleurie », poursuit Josyane. Elle ne voudrait pas quitter le Cabot même si elle connaît le prix de l’immobilier dans le quartier. « Aujourd’hui, on ne sait pas ce qu’on va obtenir. Le propriétaire nous a dit de faire des propositions ».

« DES NÉGOCIATIONS AMORCÉES »

Joint par Marsactu, ce dernier confirme que « le projet impacte la parcelle où sont installés les Zurbuch »« Des négociations ont été amorcées, affirme encore Valéry Engelhard. Nous ferons tout pour trouver une solution amiable qui convienne à tout le monde ». La piste d’un maintien sur place est selon lui toujours possible, mais dans un autre bâtiment du domaine. De la même façon, le second locataire « historique », Roger Fabre, le fils de l’ancienne cuisinière du foyer helvétique serait maintenu sur place, une fois assurée la sécurité du chalet qu’il occupe.

En revanche, la ferme et ses anciennes dépendances sont clairement appelées à disparaître. En effet, le plan local d’urbanisme qui protège la bastide au titre des bâtiments remarquables prévoit également une réservation foncière sur la partie haute du terrain, dans le prolongement de l’avenue Alexis-Breysse, pour y faire passer une voie.


Un extrait de la planche du PLU avec, en vert les espaces boisés classés et la zone agricole et en violet, les réserves pour le boulevard urbain sud et la piste cyclable qui passe sur la ferme des Zurbuch.

Cette bande de six mètres doit permettre de relier « en mode doux » cette avenue qui finit en impasse au futur boulevard urbain Sud, lui-même bordé de pistes cyclables. C’est l’amorce d’un second destin pour les Charmerettes. En effet, des négociations ont été lancées avec le département pour rendre public la majeure partie du parc. Le maire de secteur LR, candidat à sa succession, Lionel Royer-Perreaut, en a fait un argument de campagne sous la forme d’une « chaîne de parcs » à travers ses arrondissements.

« L’idée est de maintenir l’allée des pins, du côté du chemin de la colline Saint-Joseph jusqu’à la bastide qui sera rénovée pour accueillir des projets culturels », explique l’élu. Un projet confirmé par le président de la fondation suisse.

NÉGOCIATIONS EN COURS AVEC LE DÉPARTEMENT

Mais le maire de secteur fait également état d’une seconde négociation en cours avec le département pour racheter une grande partie du parc et en faire un « parc urbain départemental de trois hectares, ouvert au public en lien avec le parc Infossi, aujourd’hui géré par la mairie de secteur ». Ce serait donc l’ensemble des terres situées à l’arrière de la bâtisse qui trouveraient ainsi une seconde vie publique, exception faire de la partie du parc qui entoure la bastide et le chalet. Le président de la fondation confirme l’existence de négociations avec le département et la métropole, sans rien préciser de leur avancée. « S’il y a une demande du département, elle sera étudiée et soumise au conseil d’administration de la fondation », se borne-t-il d’observer.

Or, à regarder de près, le plan local d’urbanisme protège le site de plusieurs façons : la bâtisse fait l’objet d’une fiche au titre du bâti remarquable. Le parc apparaît en espace boisé classé. La majeure partie de la prairie est classée en « terrain cultivé à protéger ». Cette protection date de la mise en place du plan local d’urbanisme en 2014. À l’époque, la fondation s’était opposé du classement des terres agricoles pour se laisser la possibilité d’urbaniser une partie du site. Une remarque à laquelle le commissaire-enquêteur, chargé d’organiser l’enquête publique qui invite les citoyens à s’exprimer sur un projet, avait souscrit. La communauté urbaine était passée outre cette remarque en classant l’ensemble des éléments.

TERRES DE COMPENSATION POUR LE BOULEVARD URBAIN SUD

À l’époque, il s’agissait de maintenir ces zones agricoles et naturelles en compensation de celles détruites par le passage du boulevard urbain Sud. À quelques battements d’ailes de palombe, le parc de la Mathilde va être amputé d’une large portion de verdure comme les jardins familiaux Joseph-Aiguier, situés à peine plus loin. L’endroit serait donc idéal pour relocaliser une partie de ces activités agricoles et de loisirs. « C’est la proposition que j’ai faite quand j’ai été élu à la mairie,  reprend le maire de secteur. Pour l’heure, les gens des jardins familiaux refusent l’idée et souhaitent être maintenus sur place ». La présidente du département et de la métropole a gelé cette partie du boulevard pour tenter de trouver un consensus avec les riverains.

Alors qu’il arpente sa pièce de terre où les derniers coquelicots mettent du rouge dans le vert, Jean-Louis Zurbuch fait la moue. Sa terre ne donne plus comme par le passé, du temps où l’eau brute de la Durance permettait une vraie irrigation. « S’ils veulent planter là, je leur souhaite bien du courage », glisse-t-il comme si le destin nourricier du lieu appartenait déjà au passé.

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