La destruction de la faune et de la flore en France comme dans l’ensemble du monde atteint un tel degré que l’épuisement des ressources n’est plus une hypothèse qui relève de la science-fiction, explique l’historien*.

PIERRE VERMEREN: Article du Figaro le 30 mai
Au cœur du Pacifique, l’île de Pâques et ses géants de pierre demeurent les témoins muets d’une civilisation disparue. Des hommes et des femmes y ont vécu, aimé, habité et consommé. Jusqu’à l’extinction des espèces par épuisement complet des ressources. Une civilisation a disparu. La nature a reconquis le territoire.
Au rythme des destructions de la nature qui sont opérées depuis les années 1980, il n’est pas exclu que la folie des hommes les conduise au même chaos, planétaire cette fois. Bien sûr ce millénarisme apocalyptique peut paraître risible. Mais à prolonger les courbes de destruction de la faune et de la flore en cours depuis quarante ans, l’hypothèse prend sens.
Le 18 mai à Marseille, le ministre Nicolas Hulot a annoncé un plan de préservation de la biodiversité, qui sera présenté en juillet. Il érige la protection des animaux en politique prioritaire. Entendre un écologiste parler du cœur de l’écologie est assez rare pour être relevé. Mesurons en effet la gravité de la situation.
On apprenait à la mi-mars l’extinction du dernier rhinocéros blanc du Nord mâle. Les médias ont ensuite révélé la disparition, en quinze ans, de 80 à 90 % des alouettes dans les plaines agricoles de France. Ces deux exemples dévoilent la destruction systématique de la faune africaine et le saccage de la faune endogène d’Europe, par l’homme et par la prolifération des espèces invasives. Le ragondin d’Amérique du Sud a traversé l’Atlantique et s’approprie l’espace du Vieux Continent, comme l’écrevisse de Louisiane ou encore des vers de terre géants issus eux aussi d’Amérique.
Du fait de son histoire et surtout de son sous-peuplement, l’Afrique est demeurée jusqu’au milieu du XXe siècle le conservatoire mondial de la faune sauvage la plus ancienne et la plus diversifiée. Les Romains avaient pillé la faune d’Afrique du Nord et d’Égypte, y faisant disparaître tous les gros animaux (éléphants, girafes, rhinocéros). La colonisation et les guerres ont donné le coup de grâce au XXe siècle (lions, autruches, antilopes ont disparu de la faune du Maghreb). C’est au tour de l’Afrique subsaharienne, désormais. Partout, les parcs naturels y sont menacés, pilleurs et braconniers étant à la manœuvre. Les espèces les plus abattues sont les plus lucratives, et toutes menacées : éléphants, fauves, girafes, rhinocéros, grands singes. Mais les espèces à viande plus ordinaires le sont tout autant, des divers singes aux petits et gros mammifères, découpés à la machette sur les marchés aux étals des boucheries, jusqu’à la Goutte d’Or à Paris. En Afrique, la viande de brousse (qui désigne ordinairement les espèces sauvages de l’Afrique rurale) reste un must chez les néo-urbains issus de l’exode rural. Jusqu’à l’extinction généralisée ? Il y a quelques années, de riches Américains avaient envisagé de créer de vastes réserves en Amérique pour sauver la faune africaine menacée d’extinction. Il serait souhaitable de creuser cette idée. Est-il possible d’imaginer des solutions mutualisées et collectives pour endiguer cette nouvelle extinction des espèces qui n’est nullement due, cette fois, à des phénomènes naturels ?
En France, il y a longtemps que spécialistes et organisations de défense de l’environnement et des animaux sauvages tirent l’alarme. Le commandant Cousteau le faisait dès les années 1970. Mais personne ne les écoute : il est en effet plus commode de s’en prendre aux chasseurs, aux corridas et aux cirques, pour se donner bonne conscience, qu’aux vrais facteurs de l’extinction planétaire de la faune et de la flore. Ainsi en est-il par exemple de la disparition de l’agriculture paysanne et des jardiniers de l’espace qu’étaient les paysans, ce qui contribue à intensifier la destruction des espèces (notamment les plus ordinaires, oiseaux et insectes), du fait des ravages de l’agriculture industrielle. La transformation de la France en une vaste zone d’aménagement et de spéculation livrée à d’intenses flux d’échanges rapides, aux nouveaux acteurs des campagnes (pouvoirs publics, transporteurs, industriels, grandes surfaces et maintenant plateformes commerciales) et à leurs financiers joue aussi son rôle.
Chaque année, un million de hérissons sont massacrés par les désherbeuses des routes de campagnes et autres véhicules. Amphibiens et mollusques d’eau douce sont résiduels du fait de la destruction des mares et marais, remplacés par des bassins d’eau à fond plastifié. Même les écrevisses d’Europe s’éteignent. Les gros prédateurs (loups, lynx, ours, grands rapaces) ont largement disparu, récemment ou de longue date. C’est aujourd’hui le tour des oiseaux et des insectes. Le fait était connu pour les abeilles, malgré la prédiction sans appel d’Einstein, que tout le monde connaît sans vouloir la comprendre (« Si l’abeille venait à disparaître, l’homme n’aurait plus que quelques années à vivre »). Cette prédiction concerne désormais toutes les espèces : Pier Paolo Pasolini avait repéré la disparition des lucioles en Italie au début de la modernisation des années 1970, prélude à leur disparition en Europe ; ce sont désormais tous les insectes volants qui sont concernés, et par voie de conséquence, les oiseaux, dont près de la moitié a disparu en Europe depuis vingt ans (selon une étude publiée en 2013 par la revue scientifique Ecology Letters, récemment confirmée).
Papillons, coccinelles et abeilles seront-ils bientôt des espèces menacées ? Nous avons tous appris pieusement, lors de nos cours de sciences naturelles, les mécanismes de la chaîne alimentaire. Mais nous feignons d’ignorer que nous sommes à son sommet. Or la pollinisation (c’est-à-dire l’opération pendant laquelle les insectes jouent, par leur butinage, un rôle majeur dans la fécondation des fleurs et des arbres fruitiers) est la condition de la reproduction des espèces végétales dont nous sommes aussi tributaires.
De sorte que l’agriculture moderne, pilotée et subventionnée à bout de bras par la Politique agricole commune et une armée de Docteur Folamour de l’agronomie (comme ceux qui ont promu les néonicotinoïdes, ces produits toxiques de la chimie moderne utilisés comme pesticides et qui déciment précisément les abeilles), conduit à la mort symbolique des paysans ; à la disparition des animaux de basse-cour et des animaux des prés, désormais enfermés ; à l’élevage industriel intensif hors sol des animaux de boucherie (le petit Danemark produit autant de porcs que la France, la terre ne servant plus à rien quand le hors-sol se substitue aux prairies) ; puis à la disparition des animaux sauvages, insectes compris, et des fleurs des champs.
La moitié des vertébrés sauvages a disparu en quarante ans (rapport du WWF, Fonds mondial pour la nature, 27 octobre 2016) et la totalité des mammifères sont affectés, du lapin à l’éléphant. Depuis 1970, la moitié de la ressource marine mondiale a disparu dans les mers et les océans (rapport du WWF, 16 septembre 2015), souvent beaucoup plus pour certaines espèces devenues très rares. C’est la survie même de la planète, en tant que sanctuaire de l’espèce humaine, qui est en péril.
Il est à la fois drôle et tragique que les écologistes, en tant que partis politiques, soient nés et aient quasiment disparu en France – sauf à fournir des supplétifs ministériels dans les gouvernements de gauche et de droite – pendant que se déroulaient ces événements sans précédent. Rien n’a fait reculer le productivisme déchaîné (on entend par là la volonté de produire au maximum et à coûts réduits par tous les moyens), dont on ne sait plus s’il faut l’attribuer à un libéralisme ravageur (par les effets d’une concentration ininterrompue, nationale puis mondiale, des exploitations et des firmes agroalimentaires) ou à une planification hors du temps de l’Union européenne. En tout cas, la pente est toujours celle qui mène à de tristes lendemains. Une des rares bonnes politiques que l’Union avait adoptées en matière agricole, celle des jachères et des fleurs des champs, a été récemment suspendue. Son principe était simple : en contrepartie d’une indemnisation, les agriculteurs devaient laisser une partie de leurs terres en jachère et plantées de fleurs des champs pour faciliter la pollinisation. La décision des institutions européennes de mettre un terme à cette politique tient à la pénurie de terres cultivables, en raison de l’artificialisation des sols (recouvrement du sol par du bâti, des routes, des voies ferrées, des parkings, NDLR) qui a concerné 600 000 hectares en dix ans en France, selon Eurostat. Notre pays porte le bonnet d’âne de l’Europe en la matière. Et, au fur et à mesure que les terres agricoles disparaissent sous le béton et le macadam, il faut remettre en culture des terres en friches de moins bonne qualité, en commençant par les jachères…
Récemment, un reportage sidérant de l’émission « Cash Investigation » sur France 2 soutenait, de façon rigoureuse autant qu’on puisse en juger, que de nombreux producteurs des meilleurs vins de France empoisonnaient sans vergogne leurs vignes, leurs voisins et par conséquent leurs clients, pour éradiquer insectes et parasites. On ne sache pas qu’un procès ait été intenté aux auteurs du reportage, ni d’ailleurs aux aigrefins qui, d’après ce documentaire, utilisent et exportent en Europe de l’Est des poisons interdits depuis des années voire des décennies en France.
Certes, l’Europe semble avoir écarté les importations de viande aux hormones du Canada et de poulets javellisés du Brésil. Mais à l’exception de ce sursaut, peu de choses bougent sous le soleil. Au pays de la gastronomie, manger sain est devenu kafkaïen.
Le plan de bataille annoncé par Nicolas Hulot pour le mois de juillet est bienvenu. On ne peut qu’espérer qu’il soit à la hauteur du défi, a fortiori en France, pays européen où la biodiversité a le plus régressé en un demi-siècle.
Il est urgent de considérer les voies et les moyens d’éduquer à ces périls les jeunes générations, mais aussi tous les décideurs qui, sans attendre, peuvent contribuer à stopper net la catastrophe en cours ; jusque-là, ces derniers se moquent apparemment comme d’une guigne de ces problématiques.
Espérons que deux prises de conscience – il est nécessaire de manger plus sainement ; il est vital de cantonner les villes et leurs activités à leurs périmètres – entraînent des contreparties positives sur la vie animale et sauvage. Plus l’élevage sortira des usines à viande pour revenir aux prairies si abondantes dans notre pays, plus la vie sauvage, notamment le couple inséparable insectes-oiseaux sera préservé. Si la France devenait exemplaire après avoir été le mauvais élève, elle n’en serait que plus crédible pour porter la bonne parole à l’étranger.
À l’aune de ce sujet vital pour la France, l’Europe et le monde, les préoccupations constitutionnelles, financières et sociales qui accaparent l’attention publique sont très relatives.■
PIERRE VERMEREN, professeur d’histoire contemporaine à l’université Panthéon-Sorbonne

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